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18.11.2006

L'avortement : un droit? une liberté?

"Mademoiselle / Monsieur, vous évoquiez l'avortement, faut-il parler d'un droit à l'avortement, ou d'une liberté d'avorter?"

"Euh...c'est-à-dire...que je ne sais pas trop...je n'y ai pas réfléchi!"

La tarte à la crème de tout candidat au Grand Oral que ce soit à l'ENM ou au CFPA. Tout candidat? Presque!

Sauf si ledit candidat a eu la bonne idée de lire la leçon de Madame la Professeure Roman qui s'intéresse à la question de la distinction entre droit et liberté dans sa quadrilogie sur "Le poids des mots".

A l'occasion d'un article de Courrier international publié récemment et qui titrait : AVORTEMENT •  En route vers l'interdiction absolue pourquoi ne pas s'intéresser à la question de savoir s'il existe ou non un droit à l'avortement.

Courrier International constatait : "Le droit à l'avortement recule dans différents endroits du globe. Le Nicaragua vient de voter son interdiction, la Pologne envisage d'en faire autant, tandis qu'aux Etats-Unis il fait toujours autant débat. Entre provocation et manœuvre politicienne, c'est maintenant la mère que veulent protéger les pro-vie."

En France, l'avortement a été dépénalisé par la loi du 17 février 1975 (dite loi Veil) codifiée aujourd'hui dans le Code de la Santé Publique (CSP). L'article L 2211-1 CSP pose le principe du respect de la vie dès son commencement, principe auquel il ne peut être porté atteinte qu'en cas de nécessité (Article L 2211-2 CSP). 

L'article L 2212-1 CSP pour sa part dispose : 

"La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l'interruption de sa grossesse. Cette interruption ne peut être pratiquée qu'avant la fin de la douzième semaine de grossesse."

Alors, droit ou liberté?

Premier constat naïf, la femme enceinte peut, elle n'a pas le droit

Mais un tel argument ne saurait suffire. Tournons nous alors vers les trois critères clairement systématisés par Madame la Professeure.

1) "Le premier critère distinctif serait la catégorie des titulaires respectifs d’un droit et d’une liberté. La liberté est en principe universellement reconnue : chacun naît investi d’un certain nombre de libertés, sans qu’il soit besoin d’un acte juridique pour en être nommément reconnu titulaire. Ce n’est pas le cas en matière de droits : leur acquisition suppose une désignation explicite du bénéficiaire par un acte juridique."

Chacun ne naît pas investi d'un droit à l'avortement pour la simple et bonne raison que cela ne peut concerner que la moitié de l'humanité. De ce point de vue, la balance pencherait vers le droit à l'avortement.

2) "Le deuxième critère distinctif réside dans la détermination du contenu d’un droit et d’une liberté. Les droits apparaissent comme nécessairement délimités, bornés, définis, portant sur un objet précis, tandis que le contenu d’une liberté semble par essence indéterminé. La liberté est une notion antérieure au droit, « pré juridique »."

Sur la base de ce critère, la balance penche plutôt aussi vers un droit strictement encadré, puisque la loi pose de multiples procédures, garanties, impose un cadre temporel...Mais à l'inverse, la décision finale relève d'une liberté totale de la femme qui estime seule sa détresse, que le juge se refuse à contrôler. Droit ou liberté, nous ne le savons pas (encore?) : en tout cas, il s'agit bien d'un espace de liberté absolue (de pouvoir discrétionnaire) encadré par le droit. 

3) "Enfin, la troisième et dernière différence résiderait dans la portée respective des droits et libertés. Une liberté étant un pouvoir d’autodétermination, elle s’exerce dans le cadre d’une relation entre son titulaire et lui même : c’est à dire qu’elle s’exerce seule."

Ce critère fait en revanche de nouveau pencher la balance en faveur de la liberté. La femme oppose bien une autorisation que lui accorde la loi d'avorter au droit à la vie qui existe dès son commencement, que la Chambre criminelle de la Cour de cassation situe à la conception. Néanmoins, cette même Chambre criminelle refuse de qualifier le foetus d'autrui juridiquement personifié en refusant l'homicide involontaire lorsqu'une interruption de grossesse est provoquée par un tiers involontairement. La femme exerce donc plutôt une liberté qu'elle n'exerce un droit qu'elle ferait valoir contre le droit à la vie du foetus.

D'ailleurs, cet argument renforce le poids de ce dernier critère dans la mesure où le droit à la vie, même s'il n'est pas absolu (puisque le droit reconnaît la possibilité de recourir à la force meurtrière), ce droit est néanmoins reconnu comme étant l'un des plus importants dans la hiérarchie des droits et libertés fondamentales, et qui ne peut en somme n'être opposé qu'au droit à la vie d'un autre être humain, ou à la rigueur au droit de la société de décider d'ôter la vie à certaines personnes dans certaines circonstances (dans les systèmes où la peine de mort existe!).

C'est probablement la raison pour laquelle la loi dispose que "la femme peut..." exercer, par exception au droit à la vie, et seulement pendant les 12 premières semaines de la vie, sa liberté d'avorter...

Mais comme le rappelle en conclusion Madame la Professeure : 

"Droits et libertés sont donc pensables séparément. Sans toutefois que la distinction ainsi posée doive se traduire par des confinements abusifs. Des passerelles existent. La liberté est un droit (article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen le rappelle : parmi les droits naturels et imprescriptibles de l'Homme se trouve la liberté), le droit garantit la liberté et la prolonge, comme un moyen au service d’une fin."

La situation du droit peut donc évoluer, une liberté devenir droit. Mais en l'état du droit positif, il conviendra probablement de conclure que la femme dispose de la liberté d'avorter.

Commentaires

Le thème du billet est intéressant.... au second degré, pour ce qu'il révèle de l'académisme parfois un peu trop abstrait de l'université française. La question importante est de savoir ce qu'implique de classer l'avortement comme droit ou comme liberté.

Accessoirement, je suis faiblement convaincu par votre argumentation. Je cite :

"Chacun ne naît pas investi d'un droit à l'avortement pour la simple et bonne raison que cela ne peut concerner que la moitié de l'humanité. De ce point de vue, la balance pencherait vers le droit à l'avortement.".

On peut admettre que, d'un autre côté, le droit (la liberté) à l'avortement concerne toutes les personnes susceptibles d'avorter.

On peut d'ailleurs noter que c'est l'avortement ne suppose pas d'acte juridique particuliers. On peut très bien avorter "sauvagement" (même si évidemment, ce n'est pas très recommandé et par ailleurs illégal). Mais, physiquement, les femmes peuvent avorter sans forcément passer par un acte légal.

Ce n'est pas le cas de droits comme, par exemple, le droit au mariage. L'état de mariage suppose nécessairement un acte juridique : l'acte de mariage.


Je penche pour ma part pour le fait que l'avortement est une liberté. Une liberté qui est moralement choquante dans le référentiel judéo-chrétien. Avoir transformé (et fortement réduit au passage) cette liberté en droit a permis, en réalité, de faire évoluer les mentalités, d'apporter des garanties importantes à la santé publique, de concilier l'avortement avec le droit à la vie (ah ah, bonne question : le droit à la vie est-il une liberté ?).

C'est même le rôle moderne de l'Etat : transformer des libertés en droit. Ca pourrait être une définition de l'Etat, ça, non ?

Ecrit par : Paxatagore | 19.11.2006

> "On peut admettre que, d'un autre côté, le droit (la liberté) à l'avortement concerne toutes les personnes susceptibles d'avorter."

Oui effectivement, mais n'est-ce pas justement la différence entre une liberté et un droit selon le critère proposé?

Avant d'être des hommes et des femmes, nous sommes des êtres humains qui ne disposons que de ce que certains qualifieraient de droits naturels, et d'autres de libertés inaliénables, droits et libertés qui ne sont dépendant d'aucune qualification juridique de l'être humain, donc indépendants de sa nature d'homme ou de femme.

Dès lors que nous sommes juridiquement qualifiés d'hommes et de femmes, nous devenons des personnes juridiques.

Et selon le critère retenu, qui n'est qu'un élément du faisceau d'indices, dès lors qu'il est distingué entre les êtres humains à raison de critères naturels tels que le sexe qui sont appréhendés en droit, il ne s'agirait plus d'une liberté, mais d'un droit.

Le fait que différents critères soient cumulés en faisceau donne la possibilité à chaque personne de pondérer chaque critère selon l'importance, relative, qu'il souhaite lui accorder, appréciation qui peut varier dans une même société au fil du temps (comme le montre l'histoire agitée de l'avortement dans la jurisprudence de la Cour Suprême américaine par exemple).

L'argument du mariage nécessitant un acte juridique démontre à mon sens aussi la nature relative de l'appréciation des différents critères.

Il porte effectivement aussi dans le sens de la liberté (que je crois être le bon). Mais à l'inverse, la liberté contractuelle est aussi reconnue, et pourtant un contrat est un acte juridique, même s'il ne nécessite (pas nécessairement) de formalisation juridique.

Le droit à la vie ou la question de la liberté de vivre est un bel exemple posant toutes les questions de la liberté de se suicider, et probablement un bel exemple de liberté transformée en droit par l'Etat.

Par le contrat social, quelle que soit la forme philosophique choisie, la puissance meurtrière est, sauf exception, transmise à l'Etat, qui en conséquence doit protection au citoyen, "signataire" du pacte social, qui y a droit!

De là à savoir si l'Etat a pour fonction de transformer les libertés en droit, cela pose la question de savoir jusqu'où la société souhaite que l'Etat s'immisce dans les relations entre particuliers.

La tendance actuelle de tout demander à l'Etat va probablement dans ce sens...

Ecrit par : Criton | 19.11.2006

Vieux débat et passionnant échange de point de vue. J'irais plus loin encore:
moins qu'une liberté, l'avortement a longtemps été en France une faculté, une tolérance (une thèse éponyme a même soutenu qu'il s'agit d'une "convenance personnelle"). Car l'IVG dans la philosophie de la loi Weil de 1975 se présente comme une dérogation, fondée sur l'état de détresse de la femme, au respect dû à l'être humain dès le commencement de sa vie (art. 16 C. Civ.). Dérogation fragile car très limitée dans le temps (12 puis 14 semaines d'aménorrhée) et encadrée par la clause de conscience reconnue aux professions médicales.
Mais dérogation réelle, car, comme notre hôte nous le rappelle, la femme seule peut apprécier la réalité de sa détresse, sans en référer à quiconque (médecin, mari, parents si mineure etc).

Les termes du débat ont évolué à compter de la loi Aubry de 2001 : les effets de la clause de conscience objectée par les médecins sont réduits pour garantir à la femme la possibilité de bénéficier d'une IVG si tel est son choix (art. L. 2218-8 CSP). Et le Conseil constitutionnel a validé le dispositif, en mettant en balance le principe de dignité de la personne humaine face à la liberté de la femme.

Donc on s'oriente vers une liberté, sanctionnée par le Droit...

Ecrit par : diane roman | 19.11.2006

et j'aimerais beaucoup que la définition de l'Etat proposée par Paxatagore corresponde à la réalité... ;-)

Ecrit par : diane roman | 19.11.2006

> En l'absence d'un droit naturel à l'avortement, nous aurions donc une faculté, se transformant en liberté, laquelle serait encadrée par le droit, avant de devenir, éventuellement un jour, un droit...

Ce droit pourrait d'abord être consacré par la loi, avant de se voir reconnaître un rang constitutionnel...

Le tout sous l'influence d'un Etat dont le rôle moderne serait de transformer les libertés en droit...

Mais alors : où faut-il fixer la limite de cette transformation? Faut-il en fixer une?

Ecrit par : Criton | 20.11.2006